dimanche 24 juillet 2011

Un gelato al limon

Quand je lui ai dit que j'y arrivais pas, il s'est mis à rire.
"Pourquoi t'y arrives pas ?
-J'sais pas, ça bloque, c'est trop rapide, j'dois penser à trop de trucs en même temps
-Voilà, c'est ça ton problème, tu penses trop, arrête de penser un peu, faut que tu te lâches, que ça vienne naturellement"
Il en avait de bonnes lui, arrêter de penser et laisser venir naturellement. Quand j'ai connu Lucilio, il portait le même costume beige, la même coupe impeccable et gominée, les mêmes souliers cirés et avait toujours une cigarette au coin du sourire. Et j'vous dis ça mais je le connais depuis dix ans. Et déjà à l'époque il faisait ronfler sa guitare comme personne. Ça partait dans tous les sens en restant mélodieux, et il jouait même pas de la guitare, il avait un jour posé ses mains sur ses hanches en bois et depuis il l'avait aimée chaque jour un peu plus. Ça vous jouait Minor Swing mieux que Django et avec un visage aussi serein qu'un moine tibétain. Une pointure, un cador, des comme on n'en fait plus j'vous dis. Et puis un jour moi aussi j'ai voulu retomber amoureux et poser mes mains sur des hanches alors je lui ai demandé.
C'est pas croyab' ce type, regardez-le. Des araignées à la place des mains, un rythme du tonnerre, et il trouve encore le moyen de raconter une connerie ou un mot doux à l'oreille de la serveuse. Faut dire que Hélène est sacrément jolie. Seulement voilà, Hélène on la couillonne pas comme ça. Y'a ptêt des serveuses désespérées qui regardent pas trop à qui les tripote dans des hôtels miteux, mais Hélène elle serait plutôt du genre à vous promettre le grand soir juste pour rire et à briser tous vos espoirs d'un sourire qui veut dire "t'excite pas garçon, c'est un jeu va".

"Lucilio, j'y arrive pas
-Regarde ta gratte au début, ça viendra tout seul
-Facile à dire, toi t'y arrives déjà, tes débuts ça fait longtemps que tu les as oubliés
-Crois pas ça p'tit gars, j'oublierai jamais mes débuts"

A ces mots, Lucilio sourit un peu plus doucement. J'insiste pas, c'pas le genre de type à qui on demande de déballer sa vie. Je réessaie. C'est toujours aussi mauvais mais à quoi bon, autant continuer. Il m'accompagne à la pompe et moi j'improvise un peu comme je peux. Ah ils sont beaux les frères manouches, un duo comme ça, c'est rare mon ami. Ca frise, ça sonne trop bas, puis trop haut, puis ça s'étouffe, je me noue les doigts et Lio éclate de rire. J'boude, j'sais pas, ça me rend fou que ce soit aussi compliqué et que ça paraisse pourtant la chose la plus naturelle du monde.

"Allez, on verra ça demain, j'sens que tu t'impatientes là
-Ouais, je sais pas, j'ai l'impression d'avoir des mécanismes rouillés à la place des doigts
-Je te le dis, si tu veux vraiment réussir, t'emmerdes pas avec le nom des accords, des gammes etc. Au début si, parce qu'il faut bien apprendre où sont les différents sons et tout ça mais après, ne joue pas, n'apprends pas de morceaux. Vis"

Il m'a serré la main et est parti dans la direction inverse. J'ai réfléchi à ce qu'il venait de me dire.
Je trouve ça merveilleusement pathétique de réfléchir sous la pluie mais ça n'appartient qu'à moi.

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